« Monsieur Destexhe sème la peur »
Selon Alain Destexhe (MR), PS, Ecolo et cdH abritent dans leur parti des radicaux islamistes. Une pétition a même été lancée pour le soutenir dans sa «lutte contre l'intolérance ». Pour Corinne Torrekens, spécialiste de l'islam (*), pareils propos, qui sèment le trouble et la peur, risquent de renforcer une islamophobie de plus en plus prégnante en Belgique
Yves RAISIERE
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- Corinne Torrekens, vous pensez quoi, de cette pétition intitulée « Qui veut faire taire Alain Destexhe »...
C'est effrayant. En Belgique, le débat sur la place de l'islam devient extrêmement idéologique, extrêmement politisé, extrêmement sensible. Ce n'est plus un débat réfléchi, un débat qui se fait dans le calme. On en est aux insultes. Dans cette pétition, des personnalités musulmanes sont citées. Et les signataires les associent à des radicaux islamistes. Je pense que c'est un véritable dérapage.
- Et la position d'Alain Destexhe, qui explique que PS, cdH et Ecolo font entrer dans leur parti des radicaux islamistes...
Monsieur Destexhe généralise de façon abusive. C'est un peu comme si je disais : le MR est composé d'imbéciles heureux. C'est une expression générale abusive. Mais dans le cas dont on parle, c'est bien plus grave puisque le propos porte sur des identités.
- Destexhe dit qu'il y a une particularité à Bruxelles : on peut se faire élire avec 1500 voix, ce qui favorise le vote communautaire...
Encore une fois, c'est simpliste. D'abord, de qui parle-t-on quand on désigne la « communauté musulmane » ? Ce n'est pas clair. Nous n'avons pas de statistiques permettant de connaître la filiation religieuse de la population. Donc, on procède toujours par des méthodes qui relèvent du bricolage.
- Moi, quand je dis « population musulmane », je parle d'une population qui, originairement, est issue d'un pays où l'islam est la religion dominante, plus ses descendants. Il se peut très bien qu'ils ne soient pas pratiquants, pas musulmans, qu'ils ne se reconnaissent pas dans l'islam.
Donc, l'expression « population musulmane » est à manier avec prudence.
- Ok. Mais Destexhe dit : cdH, PS et Ecolo surfent sur le vote ethnique
D'abord, il faut relativiser : la population dont nous parlons est concentrée dans certains quartiers de cinq communes bruxelloises sur... dix-neuf.
- Ensuite, y a-t-il un vote ethnique ? Sans doute, bien qu'on ne puisse pas le prouver, là encore faute de statistiques.
Cela dit, voir les choses sous ce seul angle, c'est les regarder par un seul bout de la lorgnette. Ce « vote musulman », avec trois guillemets devant et trois derrière, profite aussi à des bourgmestres bien belges. Monsieur Moureaux, Monsieur Clerfayt, pour ne prendre qu'eux, savent qu'il est intéressant (NDLR : en terme de voix), par exemple, de soigner l'organisation de la fête du sacrifice.
- Quel est le rapport avec le « vote musulman » ?
Alors, par rapport à ce « vote musulman » dont on ne sait pas s'il existe - mais tout le monde pense que oui -, eh bien certains élus de ces quartiers qui ont un background musulman se sont dit : « Nous aussi, on va essayer de récupérer une partie de ce vote là, musulman, ethnique ».
Et c'est vrai que certains élus ont fait leur voix quasiment dans ces quartiers-là.
- Ne faudrait-il pas finalement parler plus simplement de vote de proximité...
De fait. On ne peut pas seulement parler d'un vote ethnique. Il faut tenir compte de la dimension socio économique, particulière dans les quartiers ayant une forte présence ethnique. Logique, dès lors, pour ces populations de vouloir un élu qui les représentent au sein des instances dirigeantes. Ceci n'a rien à voir avec la logique d'un vote ethnique.
- Sur l'expression « radicaux islamistes » utilisée par Destexhe... Il dit ne pas vouloir parler de poseurs de bombes, mais de personnes oeuvrant de façon cachée à un retour de la religion au sein du politique...
D'abord, il faut avoir conscience d'une chose : l'espace politique belge n'est pas neutre. Il ne l'a jamais été. En Belgique, ce terme organise seulement les relations entre l'Etat et l'Eglise : l'Etat ne peut pas intervenir dans les affaires des cultes, et inversement. C'est ça, la neutralité à la Belge.
Pour le reste, notre société, la politique, fonctionne sur des piliers: libéral, socialiste, catholique, etc. Il y a dans le nord du pays un parti catholique qui a gardé sa dimension catholique ; dans le sud, un parti catholique qui a gommé sa référence catholique pour une référence humaniste. Qui sous tend, je le suppose, le respect des croyances et des idéologies personnelles.
Autre dimension de cet espace non neutre en Belgique : l'Etat reconnaît, finance et organise les cultes.
- Donc, quand beaucoup d'acteurs politiques parlent de la neutralité de l'Etat, ils ont très peu de recul sur le système dans lequel ils fonctionnent.
L'islam ne cadre pas avec ce système ?
Si notre espace public n'est pas neutre, il est structuré par un certains nombre de normes. Dire que l'Islam ne cadre pas forcément avec celles-ci peut être débattu. Le problème, c'est que le débat est saturé par l'islamophobie.
Destexhe est bien gentil quand il dit qu'il ne vise pas les poseurs de bombes ; mais quand il parle d'islamistes radicaux, c'est bien de ça dont il s'agit (sic). Il sème le trouble, la confusion, la peur au sein d'une opinion où peu de gens sont à même de décrypter le débat.
- Selon le sociologue Claude Javeaux, il y a tout de même un retour du religieux. Il cite à la fois la sortie catholique de Jean-Michel Javaux, co-président d'Ecolo, ou la position de la députée cdH Mahinur Özdemir...
Sur cette notion de retour au religieux, je ne suis pas entièrement d'accord. Je le redis : au parlement, il y a un parti flamand catholique. A priori, ce parti utilise une référence catholique.
A partir de là, la démarche d'Ozdémir n'est pas totalement différente. Et si elle l'est, c'est dans l'apparence. Je pense que c'est ça qui pose problème : si elle avait déclaré être musulmane pratiquante, sans porter le voile, cette histoire n'aurait pas fait autant d'échos.
Mais aujourd'hui, on est bien au-delà de la croyance avec ce voile. On en a fait un fichu politique, une arme politique.
Ok. Mais sur la question du retour au religieux...
Il y a, effectivement, un retour au religieux. Mais encore une fois, il faut le remplacer dans son contexte particulier : il y a une mobilisation d'une partie de la « communauté musulmane ». Parce que le culte musulman est dans une situation de discrimination institutionnelle (NDLR : moins financé), parce que l'atmosphère est lourde, parce que le débat à l'égard de l'islam est extrêmement polarisé.
- Et les femmes, et le voile dans tout ça ?
En définitive, elles sont l'objet de nombreux discours, mais elles ont très peu accès à la parole au-delà de cas particuliers. Donc, ce voile, on ne le connaît toujours pas.
Le débat en est réduit à deux choses : soit ce sont des manipulatrices politiques qui cachent un programme politique très particulier, soit ce sont des femmes soumises.
En tant que féministe, je ne supporte pas cette caricature, tant elle est blessante pour l'image de la femme.
- Comprenez-vous les défenseurs d'une certaine laïcité ?
Ca n'a aucun sens. La Belgique n'est pas un état laïc. Dans ce débat, on utilise les termes laïcité, neutralité, n'importe comment, sans comprendre. On est fortement influence par le débat français, ses mots, ses termes. Mais clairement, la Belgique n'est pas un état laïc. D'ailleurs, la laïcité a choisi de se faire reconnaître comme un culte.
Les questions qui se posent dans les hôpitaux n'ont pas tellement trait à l'islam mais à l'éducation ; celles qui se posent à la piscine ont moins à voir avec l'islam qu'avec, par exemple, le regard qu'on a de soi à l'adolescence.
Je crois qu'il faut savoir relativiser les choses sans spécialement avoir à relativiser les valeurs de la société belge.
Maintenant, qu'il y ait des inquiétudes à avoir, oui. Très clairement, la société dans laquelle on vit est en transformation, en évolution, et donc oui, on peut s'inquiéter de certaines choses. Mais ce qui m'inquiète surtout, c'est la tournure du débat. Il est violent.
(*) Corinne Torrekens travaille au département de sciences politique de l'ULB. Elle est membre du GERME (Groupe d'études sur l'Ethnicité, le Racisme, les Migrations et l'Exclusion ). Sa thèse de doctorat en cours : « La visibilité de l'islam au sein de l'espace public bruxellois ».
Une remarque quand même, le "parti catholique flamand", i. e. le CD&V, n'a plus de catholique qu'une partie de ses membres. C'est surtout un parti flamand au sens nationaliste du terme.